En 1998, j’ai demandé à mon banquier un modeste crédit pour lancer ma première entreprise sur Internet. Il a éclaté de rire. « Internet ? Ça ne marchera jamais. » Quelques semaines plus tard, je lançais Dromadaire, un service internet qui a marqué l’internet français des années 2000.
Quelques années plus tôt, en 1994, un rapport officiel français sur les « autoroutes de l’information » avait porté un jugement resté célèbre : Internet était « mal adapté à la fourniture de services commerciaux ». Pendant que nous doutions, l’Amérique bâtissait Amazon, Google et bientôt les empires numériques qui allaient dominer l’économie mondiale.
Nous avons mis dix ans à comprendre ce qui se passait. Et trente ans à mesurer ce que nous avions perdu. Je repense beaucoup à mon banquier depuis jeudi soir.
Car ce 3 septembre, OpenAI a dévoilé GPT-6 Astra. À la fin de la présentation à la presse, Greg Brockman, son président, a lâché une phrase qui aurait dû faire le tour de toutes les rédactions françaises : « Welcome to the AGI era. »
Bienvenue dans l’ère de l’intelligence artificielle générale.
On peut discuter du mot AGI pendant des heures. On peut débattre des définitions, des benchmarks, du seuil exact à partir duquel une machine mérite ou non ce qualificatif. Mais le débat sémantique risque désormais de nous cacher le fait historique.
J’ai passé des heures à tester Astra. Je ne découvre pas ces outils : je les utilise et les observe depuis leurs débuts. Et quelque chose a changé.
Nous ne sommes plus face à un logiciel auquel on pose des questions. Nous commençons à déléguer des pans entiers de notre travail intellectuel à une intelligence capable de prendre la main sur un ordinateur, naviguer, chercher, comparer, organiser, rédiger, programmer, produire des documents et enchaîner des tâches complexes avec une autonomie stupéfiante.
Ce qui nécessitait hier des heures de travail humain peut parfois être accompli en quelques minutes. Ce n’est pas une amélioration de ChatGPT. C’est le début d’une nouvelle organisation du travail humain.
Et pendant ce temps-là, de quoi parlons-nous en France ? De la retraite à 60 ans. De la taxation des riches. De l’interdiction du voile.
Je ne dis pas que ces sujets n’existent pas. L’équilibre de nos retraites est une vraie question. La justice fiscale est une vraie question. La laïcité est une vraie question.
Mais voilà des décennies que la France tourne autour des mêmes tables, avec les mêmes sujets, les mêmes camps et souvent les mêmes arguments. Ce sont presque toujours des débats sur le partage de ce qui existe. Rarement sur la création de ce qui n’existe pas encore.
Nous débattons de la manière de répartir le gâteau au moment précis où le monde est en train de changer la recette.
Car pendant que notre classe politique ressasse, une compétition historique a commencé. Les six grands hyperscalers américains vont investir environ 700 milliards de dollars cette année dans leurs infrastructures technologiques. C’est près de deux milliards de dollars par jour.
Deux milliards. Chaque jour.
La Chine, elle, ne se contente plus de développer des intelligences artificielles : elle leur donne des corps. Elle industrialise les robots, automatise ses usines et prépare déjà l’ère de l’intelligence incarnée.
Et nous ? Nous entrons dans la campagne présidentielle de 2027 comme si tout cela était un sujet parmi d’autres. Comme si la France pouvait tranquillement regarder passer la plus grande révolution technologique depuis l’électricité et s’en préoccuper plus tard, lorsque nous aurons enfin terminé de nous disputer sur l’âge de départ à la retraite.
J’ai déjà vu ce film.
Dans les années 1990, Internet était regardé avec condescendance. Près de trente ans plus tard, un ministre français chargé du Numérique qualifiait encore ChatGPT de « perroquet approximatif ».
Les technologies changent. Notre réflexe reste étrangement constant. D’abord, nous ricanons. Puis nous nous inquiétons. Ensuite, nous réglementons. Enfin, dix ans plus tard, nous découvrons que les entreprises, les capitaux, les emplois et la puissance sont partis chez ceux qui avaient compris avant nous.
Je l’écrivais déjà il y a trois ans : lorsqu’une innovation surgit, les États-Unis en font un business, la Chine la copie, l’Europe la régule et la France cherche comment la taxer.
Cette fois pourtant, nous n’avons pas dix ans.
Car Internet redistribuait essentiellement des marchés. L’intelligence artificielle redistribue la puissance elle-même. La puissance scientifique. La puissance industrielle. La puissance militaire. La puissance médicale. La puissance éducative. La capacité à inventer, produire, décider et comprendre plus vite que les autres.
Les nations qui maîtriseront ces intelligences disposeront d’un multiplicateur de puissance comme l’histoire en a rarement connu. Les autres ne disparaîtront pas. Elles dépendront.
Voilà pourquoi la véritable question de 2027 devrait tenir en une phrase :
La France veut-elle être l’un des pays qui construiront le monde qui vient, ou se résigne-t-elle à devenir une vieille gloire du monde d’avant ?
Si nous choisissons la première voie, alors il faut changer radicalement de conversation.
Il faut commencer par l’école. L’intelligence artificielle est faite de mathématiques, de sciences, de logique. Or la France, patrie de Pascal, Fourier et Villani, a laissé s’effriter son socle scientifique.
En 2003, 15,1 % des jeunes Français de 15 ans figuraient parmi les élèves les plus performants en mathématiques dans l’enquête PISA. En 2022, ils n’étaient plus que 7,4 %. Nous avons divisé presque par deux notre élite mathématique en vingt ans.
Aucun plan à plusieurs milliards ne réparera cela. Une nation qui veut compter dans le siècle qui vient doit commencer par réapprendre à compter.
Il faut ensuite de l’énergie. Chaque requête, chaque calcul, chaque entraînement de modèle finit quelque part dans une machine qui consomme de l’électricité.
Or la France possède un trésor géopolitique : son parc nucléaire, qui lui donne accès à une électricité largement décarbonée et pilotable. Nous avons passé vingt ans à nous demander comment nous débarrasser de cet avantage. Il serait peut-être temps de nous demander comment nous en servir.
Il faut aussi du capital. La question n’est pas seulement de savoir combien de milliards l’État peut annoncer dans un nouveau plan d’investissement.
La vraie question est beaucoup plus dérangeante : pourquoi l’épargne européenne finance-t-elle si souvent les innovations américaines plutôt que les innovations européennes ?
Nous formons des ingénieurs brillants. Puis nous regardons une partie d’entre eux partir créer ailleurs les entreprises que nous regretterons dix ans plus tard de ne pas avoir chez nous.
Il faut libérer l’investissement, simplifier radicalement la vie des entrepreneurs et accepter enfin qu’un pays qui veut des géants doit permettre à des entreprises de devenir géantes.
Et puis il y a l’État lui-même. C’est peut-être là que la révolution peut être la plus spectaculaire.
Imaginez une administration française qui utiliserait massivement l’intelligence artificielle non pour surveiller davantage, mais pour simplifier. Un État capable d’effacer des formulaires, d’accélérer des procédures, de répondre instantanément, de réduire les délais, de supprimer des strates bureaucratiques devenues inutiles.
Un État qui se fixerait une nouvelle unité de mesure : combien d’heures de vie avons-nous rendues cette année aux Français ?
Voilà une révolution politique. Voilà un projet pour 2027.
Et puis il y a l’Europe.
Je ne crois pas que notre vocation soit de copier servilement les États-Unis ou la Chine. L’Europe peut proposer autre chose : une civilisation technologique qui réconcilie la vitesse et la sagesse, l’innovation et la dignité humaine, la puissance et la liberté.
Mais il y a une condition. On ne fixe pas les règles d’une révolution que l’on regarde depuis le quai. Pour peser sur l’avenir, il faut d’abord participer à sa construction.
Je refuse pourtant le fatalisme.
Car contrairement à ce que nous aimons parfois croire, la France n’est pas condamnée au déclassement. Nous avons des mathématiciens et des ingénieurs que le monde entier s’arrache. Nous avons une puissance nucléaire. Nous avons de l’épargne. Nous avons des entrepreneurs. Nous avons des chercheurs.
Nous avons une jeunesse qui ne demande pas qu’on lui promette de préserver éternellement le monde d’hier. Elle demande qu’on lui donne une place dans celui de demain.
Ce qui nous manque n’est donc ni le talent, ni l’histoire, ni les moyens. Ce qui nous manque, c’est le courage de changer de conversation.
Mon banquier de 1998 est probablement à la retraite aujourd’hui. Il avait tort sur Internet. Mais ce n’est pas lui qui a payé son erreur. C’est la France.
Cette fois, nous savons. Cette fois, personne ne pourra dire que nous n’avions pas vu venir la vague. Il nous reste simplement à décider si nous voulons la regarder passer ou la prendre.
Nous ne sommes pas condamnés à rater le siècle. Mais il est minuit moins cinq.
Rafik Smati, entrepreneur du numérique, auteur de « Le Nouveau Temps : comment reprendre le contrôle à l’ère de l’IA » (Eyrolles).
