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« Le monde invente l’avenir tandis que nous rejouons 1981 » : entretien dans Valeurs actuelles

Rafik Smati, entretien dans Valeurs actuelles
Entretien publié dans Valeurs actuelles · 7 septembre 2026
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L’ENTRETIEN POLITIQUE. Entrepreneur du numérique et président du cercle de réflexion Objectif France, Rafik Smati pointe le fossé qui se creuse entre les révolutions technologiques mondiales et les thèmes qui occupent notre débat national.

En observant ce début de campagne présidentielle, on a le sentiment d’un étrange décalage : la France politique ronronne tandis que les grandes économies du monde foncent vers l’avenir. Comment l’expliquer ?

Je vais vous répondre en évoquant une actualité très chaude. J’ai testé la nuit dernière GPT 6 Astra. Une IA de loin supérieure à tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. C’est une nouvelle marche vers l’innovation. Nous sommes à un point de bascule dans l’Histoire de l’humanité. Nous voilà face à des enjeux gigantesques qui vont tout métamorphoser : le travail, la santé ; jusqu’à l’homme. Pas un jour ne se passe sans une nouvelle révolution de rupture. Le software aux États-Unis d’Amérique, le hardware en Chine, qui produit en ce moment même, conformément aux nouveaux objectifs de son plan quinquennal, 97 % des robots humanoïdes de la planète.

Et de tout cela, en France, nous ne parlons pas. Ou si peu. La campagne passe complètement à côté. Nos débats, eux, semblent figés en 1981 : les retraites, la haine des riches, la lutte des classes… Quand je compare cette situation avec ce qui se passe ailleurs, je me prends une gifle. Aux États-Unis, je monte dans un taxi autonome. En Chine, à Shenzhen, des usines automatisées tournent toutes seules. Le monde est en train d’inventer l’avenir et nous, nous rejouons 1981. Franchement, j’ai honte.

Ce décalage s’explique par une réalité profondément ancrée dans notre société : depuis des décennies, nous avons fait le choix de la protection au détriment du risque. Nous avons même constitutionnalisé le principe de précaution : ce n’est pas anodin, c’est un symbole. Peu à peu, nous avons appris à nous méfier du risque, confortablement installés dans l’idée que la protection devait toujours l’emporter sur l’audace. Voilà ce qu’il faut changer.

La non-application du rapport Draghi sur la compétitivité européenne, présenté il y a deux ans et resté largement lettre morte, symbolise cette inertie française et européenne. Sommes-nous des lapins pris dans les phares d’une voiture ?

Le diagnostic est posé. La situation est claire, documentée, et les pistes pour nous en sortir ont été remarquablement tracées dans le rapport Draghi. Pourtant, presque rien n’a été mis en œuvre. Nous en arrivons à cette situation paradoxale où Mario Draghi lui-même se voit contraint de créer un think tank privé, le Groupe du Rhin, pour continuer à porter ses idées, cette fois aux côtés de chefs d’entreprise. C’est, au fond, le constat d’une impasse de leadership européen.

Dans son rapport, Mario Draghi évalue à 800 milliards d’euros par an l’effort nécessaire pour que l’Europe soit à la hauteur des enjeux. C’est évidemment beaucoup d’argent. Admettons qu’il soit mis demain sur la table : cela ne suffirait pas. Je n’ai aucune confiance dans la Commission actuelle pour l’investir intelligemment. La Commission von der Leyen n’a aucune vision stratégique. Nous sommes arrivés à une forme d’aporie, à une impasse presque existentielle : nous savons ce qu’il faut faire, nous savons même combien cela coûtera, mais nous ne savons plus qui est capable de conduire effectivement ces réformes.

Voyez-vous des raisons d’espérer dans le débat présidentiel, alors que l’extrême gauche tient ses positions et que le reste de la classe politique peine à se saisir des enjeux d’avenir ?

Il faut rendre à César ce qui appartient à César : l’extrême gauche réussit à imposer ses thèmes dans le débat public. Avec 25 % des voix, elle parvient à fixer une partie de l’agenda. En face, nous, les raisonnables, qui représentons pourtant 80 % de la population, avons beaucoup plus de mal à imposer les nôtres. Et surtout à faire rêver, à proposer un véritable projet de société construit autour de la liberté.

En dehors de la gauche radicale, on note aussi le désintérêt de la classe politique sur les sujets d’avenir comme les nouvelles technologies, l’IA ou la recherche. Les prises de position des candidats, à quelques exceptions près, sont devenues incantatoires. Il faut cocher quelques cases, réciter deux ou trois éléments de langage, puis passer au sujet suivant… La tectonique politique est de toute façon en train de bouger : les favoris d’aujourd’hui ne seront pas forcément les vainqueurs de demain.

Les candidats restent animés par un logiciel profondément étatiste, même s’ils commencent à comprendre que la gravité de la situation imposera des changements. La France doit repenser de fond en comble son modèle économique et social. Nous faisons reposer l’essentiel de son financement sur le travail : c’est une équation qui, aujourd’hui, ne tient plus.

Prenez la TVA sociale. La droite en est restée traumatisée, convaincue d’avoir perdu beaucoup de sièges sur ce sujet en 2007, après notamment la mauvaise réponse de Jean-Louis Borloo à Laurent Fabius à la télévision, pendant la campagne des législatives. Et c’est aujourd’hui François Hollande qui vient défendre un dispositif semblable, assez bien ficelé. Il faut être capable de rouvrir ce débat sans tabou : comment financer notre modèle social sans continuer à faire peser l’essentiel de la charge sur le travail ?

Vous rappelez que le « mur de la dette » se rapproche. Existe-t-il, selon vous, un risque réel que la France finisse par ne plus parvenir à se financer normalement sur les marchés ?

La réalité finit par s’imposer à tous : les adjudications de l’Agence France Trésor nous conduisent désormais à emprunter à des niveaux de taux que nous n’avions plus connus depuis longtemps. Le mur de la dette se rapproche. Longtemps abstrait, il devient un vrai sujet politique à l’heure où la charge de la dette dépasse désormais le budget de l’Éducation nationale.

Les mois qui sont devant nous risquent d’être très compliqués. Le premier jeudi de chaque mois, l’Agence France Trésor lève de l’argent sur les marchés. Un jour viendra peut-être, et je crains qu’il ne vienne, où elle annoncera qu’elle n’a pas réussi à lever la totalité de la somme espérée. Aujourd’hui, on sent que ce risque se rapproche.

En effet, la quantité de capitaux disponibles dans le monde n’est pas illimitée. Jusqu’à ces dernières années, il y avait relativement peu de grands émetteurs de dette. La dette française était recherchée : elle paraissait sûre et offrait du volume. Désormais, le paysage est en train de changer. Des centaines de milliards sont désormais investis dans l’intelligence artificielle. L’Allemagne va à son tour lever massivement de la dette pour financer ses investissements. Le Japon change de politique monétaire. Les investisseurs vont donc devoir arbitrer entre des besoins de financement de plus en plus nombreux.

Et c’est là que le problème devient très concret pour nous. À mesure que la concurrence pour attirer les capitaux augmente, la France devra offrir des conditions toujours plus attractives pour placer sa dette. Jusqu’au jour où, mécaniquement, l’offre et la demande pourraient ne plus se rencontrer.

La France ne risque-t-elle pas d’être condamnée à une décennie d’austérité, comme l’ont été avant elle l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, au moment même où elle aurait besoin d’investir massivement pour moderniser son économie ? Avons-nous mangé notre pain blanc ?

Kennedy disait qu’il faut réparer le toit quand il fait beau : lorsque la pluie commence à tomber, il est déjà trop tard. Au cours de la décennie écoulée, la France a bénéficié d’un véritable alignement des astres : argent bon marché, pétrole peu cher, monnaie solide, inflation presque inexistante. C’était le moment idéal pour engager les réformes de fond dont nous pourrions aujourd’hui récolter les fruits. L’occasion a été manquée.

Peut-on encore attendre quelque chose du budget que Sébastien Lecornu défendra cet automne ?

Je n’attends rien du budget qui vient. On joue au boutiquier en espérant que cela tienne encore un peu… C’est la politique du coup de rabot.

Si la France était davantage gérée en bon père de famille, la question de la non-revalorisation des retraites devrait évidemment se poser. Les pensions représentent près d’un quart de la dépense publique : ce sont 15 milliards d’euros qui sont en jeu. Sur cette question, on aura divisé les Français avec une réforme qui était loin de tout régler, avant de la suspendre. Cela illustre un problème de priorités. À force de ménager la chèvre et le chou, nous risquons d’arriver au point où le simple gel des pensions ne suffira plus. Et où il faudra annoncer aux Français une baisse des pensions. Veut-on vraiment en arriver là ?

Il ne s’agit pas de punir les retraités, leurs pensions sont évidemment méritées, ou de s’en prendre aux boomers. Mais le fait que les retraites représentent un tel poids dans nos dépenses publiques est aussi la marque de notre aversion au risque : tout se passe comme si la France avait fait le choix du passé. Les retraites représentent 14 % de notre PIB ; contre 2 % pour nos dépenses militaires, qui sont pourtant au cœur du régalien, de la raison d’être d’un État.

Il y a cinquante ans, la France consacrait environ 7 % de son PIB aux retraites et autant à l’Éducation nationale. Il y avait donc un certain équilibre. Aujourd’hui, les premières en absorbent près de 14 %, tandis que la seconde est restée autour de 7 %. Et encore : le budget de l’Éducation nationale est lui-même grevé par le poids des pensions, lesquelles en représentent près d’un tiers !

Propos recueillis par Valentin Gaure pour Valeurs actuelles, 7 septembre 2026.

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